26.06.2013

Assemblée annuel du Forum nucléaire suisse: La stratégie énergétique 2050 face à la réalité économique

Cette année encore, la Stratégie énergétique 2050 du Conseil fédéral était au coeur des préoccupations lors de l’assemblée annuelle du Forum nucléaire suisse. La présidente du Forum, Corina Eichenberger, a mis en garde contre une politique arbitraire et la mise en péril inconsidérée de notre approvisionnement énergétique. Elle en a appelé à la logique, au bon sens et à davantage de pragmatisme. Elle s’est opposée clairement aux limitations des durées d’exploitation des centrales pour des raisons politiques. Les conférenciers invités, Peter Egger, professeur au Centre de recherches conjoncturelles de l’ETH Zurich, et Christoph Mäder, président de scienceindustries, ont abordé les conséquences de la Stratégie énergétique 2050 pour l’économie et l’industrie.

Plus de 130 invités issus des branches nucléaire, politique et industrielle suisses ont répondu à l’invitation du Forum nucléaire suisse et ont assisté le 15 mai 2013 au matin à l’assemblée annuelle de l’association, à l’hôtel Bellevue, à Berne. L’évènement était placé sous le thème «La Stratégie énergétique 2050 face à la réalité économique», dont les récentes évolutions politiques ont une nouvelle fois confirmé l’actualité et la portée. Après une évaluation de ces évolutions par la présidente de l’association, les conséquences de la Stratégie énergétique 2050 sous les angles économique et industriel ont été présentées au public.

Un repas indigeste

Dans son allocution d’ouverture, la conseillère nationale Corina Eichenberger, présidente du Forum nucléaire suisse, a comparé la Stratégie énergétique du Conseil fédéral à un «menu composé de nombreux changements de loi», dont seule l’entrée avait pour l’instant été servie. Le Conseil fédéral a par ailleurs décidé d’en reporter le «plat principal», soit les conséquences les plus profondes sur la société et l’économie. Au vu des propositions «pas assez cuites, voire indigestes» contenues dans le paquet de mesures de la Stratégie énergétique 2050, l’appétit de la conseillère nationale pour le tournant énergétique du Conseil fédéral ne s’est donc pas éveillé. Mme Eichenberger a mentionné la prise de position du Forum nucléaire suisse qui demande une révision de fond de ces mesures. «Nous soutenons les objectifs de politique énergétique tels qu’ils sont fixés dans la Constitution fédérale», a rappelé la présidente du Forum nucléaire suisse. L’énergie nucléaire a en effet contribué de manière significative à l’atteinte de ces objectifs au cours des dernières décennies. Or la Stratégie énergétique contient trop de contradictions internes et de dispositions arbitraires.

Corina Eichenberger: «Dans sa prise de position concernant la consultation de la Stratégie énergétique 2050, le Forum nucléaire suisse a expliqué son point de vue et demandé à ce que le premier paquet de mesures soit revu en profondeur. Nous estimons que cela est nécessaire au vu des contradictions internes contenues dans ce paquet, et de la justification purement arbitraire de la sortie du nucléaire proposée.»
Source: orum nucléaire suisse / Thai Christen

Pas de limitation des durées d’exploitation pour des raisons politiques

Dans ce contexte, Mme Eichenberger a également fait preuve de lucidité concernant un arrêt anticipé des centrales nucléaires suisses, comme le prévoit à faible majorité la Commission de l’environnement, de l’aménagement du territoire et de l’énergie du Conseil national: «En toute logique et en toute raison, nous devons d’abord avoir la preuve que la Stratégie énergétique 2050 est adaptée avant de déconnecter nos centrales nucléaires du réseau.» Cette volonté de limiter la durée d’exploitation des centrales prouve que la sortie du nucléaire ne repose pas sur des motifs objectifs mais uniquement politiques. Une telle limitation est en contradiction avec le principe de la bonne foi, et serait obligatoirement astreinte à indemnisation. La raison d’Etat exige une votation populaire pour légitimer la Stratégie énergétique 2050 et toutes ses conséquences. Mme Eichenberger s’est dite inquiète au sujet des récentes évolutions «dans la politique suisse, d’ordinaire si pragmatique» et s’est référée aux conséquences de l’encouragement démesuré des énergies renouvelables en Allemagne. En résumé, elle a insisté sur la nécessité, selon elle, de tenir compte également des faits et des opinions qui diffèrent de ceux martelés par la politique et les médias: «l’histoire récente nous montre que la politique de l’autruche conduit presque systématiquement à la prise de mauvaises décisions, avec les conséquences catastrophiques qui les accompagnent».

Les coulisses d’une étude contestée

Le premier conférencier intervenu cette année lors de l’assemblée annuelle a coécrit l’étude «Tournant énergétique en Suisse: la Stratégie de la Confédération soumise à une simulation de résultats», mandatée par economiesuisse et dont il a eu de nombreux retours, en partie très critiques. Dans sa présentation de l’intervenant, la présidente du Forum nucléaire a indiqué que le vrai message de l’étude n’avait pas été entendu. Cela n’a pas été le cas lors de l’assemblée annuelle, où Peter Egger, professeur de recherche appliquée en économie au Centre de recherches conjoncturelles (KOF) de l’ETH Zurich, a bénéficié de toute l’attention du public. M. Egger a commencé son intervention par un aperçu détaillé de la méthode et des données utilisées dans son étude des conséquences économiques de la politique énergétique en projet en Suisse et dans l’UE. Il a également répondu au reproche qui lui a été fait selon lequel les données utilisées étaient obsolètes: étant donné que, dans la mesure du possible, tous les pays du monde devaient être inclus dans l’étude, l’année 2000 était simplement «le plus dénominateur commun» en termes de disponibilité des données. Des chiffres plus récents étaient disponibles pour certains pays, mais il a dû se contenter de cette année pour son étude globale. M. Egger a rappelé une nouvelle fois qu’il ne s’agissait en aucun cas de pronostics mais d’une représentation de la situation actuelle, de la «formulation d’un modèle théorique de l’équilibre général mettant en scène de nombreux pays et secteurs». Sur la base de ce modèle, quatre scénarios comprenant des mesures énergétiques et climatiques à différents degrés d’ancrage ont été examinés et comparés. 

L’abandon du nucléaire détruirait le patrimoine national

M. Egger estime qu’il est déjà difficile de formuler des pronostics sur des rapports économiques sur quelques années, mais cela lui semble impossible de le faire à un horizon à 30 ans. Or de telles incertitudes ne s’appliquent pas uniquement à l’économie. Des projets tels que Stuttgart 21 ou encore le nouvel aéroport de Berlin en sont la preuve manifeste. En outre, la période de planification concernée par le tournant énergétique dépasse largement l’horizon politique défini par les cycles électoraux, ce qui a peu de sens. Pour finir, M. Egger a indiqué que la réduction prévue des émissions de CO2 et la restructuration de la production énergétique par le biais de mesures d’incitation seraient à elles seules relativement coûteuses. Le scénario de sortie du nucléaire en Suisse pourrait conduire à un recul du produit intérieur brut compris entre 15% et 24%, en fonction des mesures qui seront prises dans le reste du monde. Une collaboration internationale ne permettrait pas nécessairement de baisser les coûts. Seuls des gains d’efficacité importants ou des progrès techniques permettraient de limiter les dégâts. La science et la force d’innovation des entreprises seraient alors sollicitées, le progrès nécessitant du temps, et de l’argent.

Lors de son exposé, le professeur Peter Egger a relevé que la période de planification du tournant énergétique dépassait largement l’horizon politique défini par les cycles électoraux, ce qui pour lui a peu de sens.
Source: Forum nucléaire suisse / Thai Christen

De bonnes conditions générales pour l’industrie suisse

Le second intervenant de l’assemblée annuelle était Christoph Mäder, président de scienceindustries, l’Association des Industries Chimie Pharma Biotech. Dans sa présentation de l’association, il a mis d’emblée en évidence l’importance que la Suisse propose de bonnes conditions générales aux plus de 250 entreprises du secteur qu’il représente. Celles-ci génèrent environ 40% des exportations suisses totales et contribuent à hauteur de 44% aux dépenses privées relatives aux travaux de recherche sur le territoire national. Les mêmes entreprises réalisent moins de 2% de leur chiffre d’affaires mondial sur le marché intérieur, alors qu’elles reversent plus de 20% de leurs charges sur ce même marché. L’électricité joue un rôle primordial comme facteur de production. «Il s’agit tout simplement pour notre industrie d’une question de réflexion économique: sans un approvisionnement énergétique suffisant, sans faille et compétitif, la performance économique de notre industrie ne sera plus garantie à l’avenir», a expliqué M. Mäder. C’est selon lui la raison pour laquelle les entreprises membres s’engagent depuis longtemps en faveur d’une augmentation de l’efficacité énergétique et de la gestion des émissions de CO2. Depuis 1990, la branche a augmenté sa production de 15% tout en stabilisant sa consommation électrique et en réduisant ses émissions de CO2 de plus de 10%. Au vu de la comparaison de ces évolutions avec celle des ménages privés qui enregistrent, eux, une augmentation de leur consommation d’électricité de 35%, M. Mäder a exprimé ses doutes sur le fait que les objectifs de consommation prescrits dans la Stratégie énergétique du Conseil fédéral soient adaptés à l’industrie. 

Plus d’économie de marché, moins d’économie nationale planifiée

M. Mäder a ensuite indiqué que scienceindustries s’opposait de manière générale et quel que soit le secteur concerné aux interdictions technologiques prévues dans la Stratégie énergétique 2050 pour l’énergie nucléaire. Il est d’ores et déjà évident que la Stratégie énergétique 2050 ne pourra être mise en œuvre sans réforme fiscale écologique. Or celle-ci ne serait pas compatible avec une nouvelle baisse de la consommation d’électricité et serait très probablement elle aussi rejetée par le peuple comme l’ont été des propositions antérieures. M. Mäder estime que l’approche d’économie nationale planifiée avec laquelle le Conseil fédéral souhaite compenser l’abandon du nucléaire est inadaptée. L’histoire nous a appris que «les approches d’économie planifiée se soldaient tôt ou tard par un échec». scienceindustries s’oppose à d’autres éléments de la Stratégie énergétique 2050: la fixation d’objectifs absolus de consommation d’électricité d’ici 2050, des subventions qui entraînent des distorsions du marché, et le recours plus important aux énergies renouvelables dont la production est stochastique. L’industrie est dépendante de l’énergie en ruban, or le solaire et l’éolien ne permettraient pas de garantir cette énergie.

Pour finir, M. Mäder a rappelé que l’exemple en la matière de l’Allemagne mettait clairement en évidence les conséquences d’une politique électrique certes réfléchie mais au final ayant échoué. En matière de politique énergétique, la Suisse doit une nouvelle fois s’en remettre à ses propres succès et points forts, elle a réalisé beaucoup de bonnes choses dans ce domaine par le passé. Il a demandé avec insistance à ce que le peuple ait la possibilité de s’exprimer concernant la Stratégie énergétique 2050. Une votation populaire doit être organisée le plus rapidement possible, sans attendre qu’une réforme fiscale écologique ait été introduite, ce qui nécessiterait alors un changement dans la Constitution.

Christopf Mäder: «Scienceindustries se joint à de nombreuses autres voix de l’économie pour plaider en faveur d’un tournant énergétique qui suive une «voie suisse», menant avec pragmatisme, étape par étape, à un objectif commun, qui tienne compte de l’opinion du Souverain et qui ne soit pas décidée dans la précipitation.»
Source: Forum nucléaire suisse / Thai Christen
Source: 
M.Re./C.B.