Le peuple a toujours raison

Fukushima a transformé le monde de l’énergie du jour au lendemain. Rainer Meier, alors responsable de la communication chez Axpo, revient sur le choc de 2011 et explique pourquoi la « sortie du nucléaire » suisse a été un chef-d’œuvre politique, et pourquoi il est aujourd’hui temps de rouvrir l’option nucléaire.

10 avr. 2026
Portrait Rainer Meier
Rainer Meier, Senior Advisor en gestion de la réputation et communication de crise
Source: Rainer Meier

Même 15 ans après, je me souviens très bien de la soirée du 11 mars 2011. J’étais dans un restaurant à Zurich avec des collègues du secteur énergétique pour un événement professionnel, quand tout à coup... silence. Quelqu’un avait vu l’info sur son portable. On est tous rentrés plus tôt que prévu, car on savait qu’on allait avoir du pain sur la planche. On était loin de se douter à quel point...

Le lendemain matin, un samedi, le secteur de l’énergie suisse a déclenché sa communication de crise au sujet de Fukushima. Les trois principaux producteurs d’électricité avaient déposé des demandes d’autorisation générale pour deux nouveaux EPR-1600 sur des sites existants et, le 13 février 2011, les votants du canton de Berne avaient approuvé à 54% une nouvelle centrale nucléaire (Mühleberg-2).

Et puis, le 11 mars est arrivé.

Ce jour-là, un gigantesque séisme déclenche au Japon un raz-de-marée qui occasionne des dégâts colossaux et la mort de 18 000 personnes. Chez nous, cette tragédie a été largement éclipsée par l’annonce d’une défaillance des systèmes d’urgence de la centrale nucléaire de Fukushima qui a entraîné la fonte des cœurs des réacteurs, une contamination de l’air, des sols et de l’eau, et une évacuation de masse.

L’explosion de la centrale nucléaire

Les erreurs qui ont conduit à cette catastrophe et celles qui sont survenues lors la gestion de la crise sur place ont été largement analysées. Penchons-nous plutôt sur la Suisse de 2011.

Comme souvent dans ces situations, la colère succède au choc initial et la population cherche assez vite un bouc émissaire. Les exploitants et les partisans de l’énergie nucléaire en ont ici fait les frais: ne passent-ils pas leur temps à promettre que cette technologie est parfaitement sûre?

Le débat, attisé par les politiques et les médias, a ainsi mis sous pression nos propres centrales, pourtant aussi sûres qu’auparavant. Le catalyseur? La décision de l’Allemagne de renoncer au nucléaire, quelques jours seulement après le tsunami. Une image a rapidement frappé les esprits et relégué la réalité au second plan: l’explosion de la centrale nucléaire, relayée par les médias du monde entier.

En réalité, cette fameuse image montre un nuage d’hydrogène. C’est certes spectaculaire, mais à côté de la fusion des cœurs des réacteurs et du rejet de matières radioactives, c’était bien la chose la plus inoffensive à Fukushima. Hélas, cette distorsion dans la perception de la réalité a été la plus forte et, depuis, tout le monde a cette image en tête.

Les grands groupes énergétiques analysent vite la situation avec lucidité:

  • Nos nouvelles centrales nucléaires sont condamnées.
  • Une interdiction générale de l’énergie nucléaire est possible.
  • Toutes les centrales nucléaires risquent de devoir fermer, peut-être pour toujours.

On connaît le résultat... La suspension puis le retrait des demandes d’autorisation générale, les tests d’envergure réalisés dans nos centrales nucléaires et enfin, en 2017, le «oui» qui l’emporte au référendum sur la nouvelle stratégie énergétique avec une «sortie du nucléaire». Pourtant, les centrales en activité n’ont pas fermé. Bien au contraire, puisque la durée d’exploitation prévue pour 50 ans en 2011 a été portée à 60 ans.

Le terme «sortie du nucléaire» n’a pas la même définition selon que l’on se trouve au sud ou au nord du Rhin. Alors que l’Allemagne a peu à peu arrêté ses centrales nucléaires actives pourtant sûres, nos réacteurs ont pu continuer à tourner dès lors qu’ils passaient avec succès les tests de sécurité.

Le génie de Doris Leuthard

L’ancienne conseillère fédérale Doris Leuthard a souvent été critiquée pour cette «sortie du nucléaire», notamment dans le secteur de l’énergie. Je ne suis et n’ai jamais été de cet avis. Pour moi, son concept relève du génie.

Doris Leuthard a en effet compris plusieurs choses:

  • Après Fukushima, les nouveaux EPR n’auraient eu aucune chance en Suisse.
  • La Suisse pourrait repousser de plus de dix ans le remplacement de ses vieilles centrales nucléaires en prolongeant leur durée d’exploitation, en développant les énergies renouvelables et en accroissant les importations.
  • Cette façon de jouer la montre, présentée comme une «sortie du nucléaire» à la population, permettrait en réalité de revenir à tout moment sur cette décision.

Lorsque les Verts, la gauche et les Vert’libéraux ont tenté en 2016 de faire passer en force une sortie du nucléaire à l’allemande par référendum, ils ont essuyé un revers dans les urnes. Doris Leuthard a réussi à ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Bravo! Mais comment notre conseillère fédérale a-t-elle pu imaginer une sortie du nucléaire plus judicieuse et plus prudente que celle de la chancelière allemande?

L’explication est sans doute à trouver dans notre démocratie directe. En tant que Suissesse, Doris Leuthard savait que le peuple avait et aura toujours raison. Nous avons en Suisse l’habitude de voter un peu sur tout, parfois jusqu’à quatre fois sur le même sujet et, parfois, le peuple change d’avis. Cela se produit lorsque le contexte évolue, tant au niveau de la société, de la politique étrangère ou, comme ici, de la technologie. Cette capacité à l’autocorrection en ayant conscience de ne pas être infaillible caractérise notre culture politique.

Avoir le choix permet d’apaiser les doutes

Je suis certain que nous allons bientôt de nouveau voter sur l’impôt sur les successions et, pour ce qui me semble être la centième fois, sur une caisse maladie unique. Et tant mieux! Car il est bon parfois de rebattre les cartes.

Le grand public a accepté le fait que la Stratégie énergétique 2050 engagée par Doris Leuthard n’était pas imparable et que de nombreux paramètres ont finalement évolué différemment. Les doutes sur le développement des énergies renouvelables et la disponibilité en temps voulu de solutions reposant sur des batteries et l’hydrogène grandissent d’année en année. Plus personne ou presque ne croit à une alimentation électrique sans nucléaire ni énergies fossiles d’ici 2050, malgré une vive propagande en ce sens.

J’ai beau avoir travaillé pendant plus de 20 ans dans le secteur de l’énergie suisse, je serais bien incapable d’affirmer quelles technologies nous utiliserons en 2050. Une chose est sûre cependant: nous aurons besoin de beaucoup plus d’électricité que ne le laissent présager les pronostics les plus optimistes. Et ce, pour deux raisons. D’une part, le changement climatique et la décarbonation resteront encore longtemps d’actualité et, d’autre part, l’IA ne fonctionne qu’à l’électricité. La politique devra répondre à ces changements majeurs dans l’environnement et la technologie.

Nous n’aurions aujourd’hui pas besoin de nouveaux concepts nucléaires si nous étions prêts à miser à tout-va sur les énergies fossiles. Les évolutions constatées dans le domaine du nucléaire, notamment le développement de réacteurs plus petits et évolutifs, ainsi que de grandes centrales intrinsèquement sûres, font que certaines interrogations environnementales n’ont plus lieu d’être.

Face à tant d’incertitudes et d’évolutions possibles, mais difficiles à apprécier, une règle d’or s’impose: se laisser le plus d’options possibles pour pouvoir agir à bon escient au moment critique. Dans ce contexte, je pense qu’il est important de revenir sur la décision de 2017 de sortir du nucléaire.

Je suis sûr que la population suisse ira dans mon sens et lèvera l’interdiction. Et si je me trompe, le peuple aura une fois de plus raison, et moi tort. (A.T.)

Rainer Meier (67 ans) a été directeur de la communication chez Axpo de 2006 à 2021. Aujourd’hui, il est Senior Advisor en gestion de la réputation et en communication de crise pour plusieurs entreprises.

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