Comment réconcilier le nucléaire et l’environnement? Le bon combat de Bruno Comby
Peut-on être environnementaliste actif et partisan de l’énergie atomique? Président de l’Association des écologistes pour le nucléaire (AEPN), le polytechnicien et ingénieur français Bruno Comby est connu dans le monde entier grâce à ses livres et à son site Internet traduit dans dix-huit langues. Il répond à nos questions.

On vous présente comme un écologiste pronucléaire. En Suisse, un tel qualificatif serait perçu comme une provocation. Comment gérez-vous cette image?
Et pourtant! Loin d'une provocation, il y a d'excellentes raisons d'être favorable au nucléaire sous l'angle écologique. C'est une source d'énergie particulièrement propre et respectueuse de l'environnement, pratiquement sans émission de gaz à effet de serre. Si les réacteurs sont correctement conçus, les risques pour l'environnement sont insignifiants. Le nucléaire n'entraîne qu'une très faible consommation de matières premières, puisque 1 gramme d'uranium donne autant d'énergie qu'une tonne de pétrole. Il ne produit que de petites quantités de déchets solides, à vie limitée car ils se désintègrent spontanément. Conditionnés et vitrifiés, ils ne retournent pas dans les écosystèmes.
Comment expliquez-vous l'exception nucléaire française? Autrement dit, comment est-elle parvenue à développer cette capacité de production exceptionnelle en comparaison internationale?
En 1973, lors du premier choc pétrolier, la Grande-Bretagne et l'Allemagne disposaient de grandes quantités de charbon exploitable. En Suisse, l'électricité provenait pour l'essentiel de la force hydraulique. La France, elle, n'avait pas de charbon, ou presque, et bien moins de potentiel hydraulique, rapporté au nombre d'habitants, que la Suisse. Mais elle disposait du savoir-faire nucléaire. Il s'agissait donc d'un choix logique. Il n'y avait pas d'autre solution viable, sauf d'augmenter comme l'ont fait l'Italie et d'autres pays, la dépendance au gaz, au pétrole et au charbon importés. Les dirigeants français de l'époque étaient des visionnaires. Ils ont fait les bons choix au bon moment, en engageant une politique d'économies, la fameuse «chasse au gaspi» de la fin des années 1970, ainsi qu'un programme nucléaire que le monde entier nous envie aujourd'hui.
Pourquoi, malgré ses qualités écologiques, l'énergie nucléaire est-elle souvent considérée dans le public comme une entrave à la protection de l'environnement?
Parce qu'une petite mais très active minorité d'écologistes a réussi à imposer ses vues dans les médias. Cela étant, la situation est en train de changer. On voit apparaître un nombre croissant d'environnementalistes favorables à l'énergie nucléaire. C'est notamment le cas dans l'Association des écologistes pour le nucléaire que je dirige, avec l'adhésion de James Lovelock, auteur de «la théorie de Gaia» et considéré comme le père historique de l'écologie depuis les années 1960, ou encore de Patrick Moore, cofondateur du mouvement Greenpeace en 1971. Notre association rassemble aujourd'hui plus de 9000 membres et signataires dans 56 pays.
Quelles sont les erreurs de communication commises par les organisations pronucléaires?
Sans doute la crainte et la difficulté d'évoquer les avantages écologiques, économiques, sociaux, scientifiques, voire philosophiques ou sociétaux du nucléaire. Or il n'y a pas à hésiter à parler, à dire les choses comme elles sont. Il ne faut pas craindre le débat contradictoire, même si (heureusement c'est tout de même rare) on risque parfois de prendre des coups: lors de foires, il est arrivé que le stand de notre association soit violemment agressé et démoli par des antinucléaires membres d'une célèbre organisation se prétendant pacifiste. C'est bien l'objet de notre association que de communiquer paisiblement pour faire connaître au public, aux médias et aux dirigeants politiques les avantages écologiques de cette forme d'énergie.
Brossez-nous le portrait de l'antinucléaire type.
Il peut être issu de tous les milieux sociaux. On en trouve peu chez les ingénieurs, davantage chez celles et ceux qui craignent le progrès scientifique et technique en tant que tel. Les opposants ignorent le plus souvent comment fonctionne une centrale, ou ce qu'est la radioactivité et comment s'en protéger. Ils croient en un monde meilleur dont ils se forgent une représentation mentale souvent éloignée de la réalité. Ce sont des pessimistes qui utilisent l'énergie nucléaire comme bouc émissaire pour les maux de la société. Ils abordent le débat énergétique de manière dogmatique, unidimensionnelle, avec les bonnes énergies - renouvelables - d'un côté, et le nucléaire, dangereux et polluant, de l'autre, mais sans jamais étayer leurs propos de manière factuelle et scientifique.
Le nucléaire a-t-il une chance de survie face à l'alliance des énergies concurrentes, des écologistes malthusiens et des milieux financiers hostiles aux investissements à long terme?
Plus qu'une chance, c'est un passage obligé. L'ère du pétrole sera forcément suivie de celle du nucléaire. Compte tenu des immenses besoins prévisibles en énergie et de la nécessité de protéger l'environnement contre les pollutions atmosphériques, seul le nucléaire, à moyen terme, sera en mesure d'assurer le relais comme énergie de base. A défaut, ce sera le retour au moyen âge.
Dans quels pays ou régions du monde le nucléaire a-t-il les meilleures chances de relance?
La renaissance du nucléaire se déroulera dans le monde entier. Asie, Amérique latine, Afrique: partout des pays revendiquent aujourd'hui le droit de se doter de centrales nucléaires. Même les Etats pétroliers lancent des programmes nucléaires, tandis que les pays européens qui ont décidé pour des raisons politiques de s'en retirer mesurent aujourd'hui toute la difficulté de l'opération.
La relance du nucléaire est-elle compatible avec la libéralisation des marchés énergétiques?
La sauvegarde d'un certain statut public permettra de mieux préparer l'avenir que ne le ferait un régime de libéralisation extrême. Il serait difficile, dans un monde entièrement voué au profit à court terme, d'engager les investissements lourds que nécessitera un développement nucléaire significatif. Même si la construction accélérée des centrales à gaz et à charbon, telle qu'elle se déroule aujourd'hui, est financièrement intéressante à court terme, elle est catastrophique à plus long terme et ne fait qu'accroître notre dépendance à l'égard des combustibles fossiles et accélérer le changement climatique. Le réveil risque d'être très pénible.
Quelles seraient les conséquences d'un abandon du nucléaire dans le monde, par exemple à la suite d'un second Tchernobyl?
Il en résulterait une augmentation rapide des émissions de CO2 dès lors que le charbon serait alors le principal recours, avec une aggravation considérable du réchauffement climatique. Je ne voudrais pas noircir le tableau. Mais il est évident que quand le pétrole et le gaz viendront à manquer, ce qui pourrait se produire beaucoup plus vite que prévu, le monde sera alors confronté à des situations de crise sans précédent, avec des risques de guerres, de déplacements de population et de famines à grandes échelles. Il faut préparer la relève sans délai. La construction d'infrastructures énergétiques exige quinze à vingt années au moins, qu'il s'agisse de réseaux de gazoducs ou d'installations nucléaires. Il a fallu vingt-six ans pour réaliser le programme nucléaire français existant. Il en faudra autant pour créer les nouvelles capacités énergétiques capables de répondre à l'augmentation des besoins à l'échelle mondiale sans s'enfoncer davantage dans la dépendance à l'égard des combustibles fossiles.
Propos recueillis par Jean-Pierre Bommer
Ecologiste de terrain
Pour Bruno Comby, l'écologie est d'abord un art de vivre, une manière de se prendre en charge, de développer une hygiène de vie physique et mentale. Il a écrit un «éloge de la sieste» très remarqué et fondé un institut de santé publique en compagnie de médecins réputés, qui s'est notamment fixé pour objectif de lutter contre les méfaits du tabagisme, d'améliorer les conditions de vie des individus et de préserver l'environnement. Il est aussi le fondateur et animateur de l'Association des écologistes pour le nucléaire (AEPN), considérant que l'opposition dite écologiste à cette source d'énergie constitue «une grave erreur historique» et qu'elle résulte d'un manque d'information et d'une méconnaissance du sujet. Grâce à ses compétences scientifiques reconnues et à ses qualités de communicateur, il est parvenu à rallier à sa cause des grandes figures du mouvement antinucléaire international. Si le nucléaire devait réussir son redémarrage, c'est à son courage et à son engagement qu'il le devra dans une large mesure.