La gueule de bois du lendemain

L'ivresse suscitée par le tournant énergétique en Suisse et en Allemagne s'est dissipée pour céder le pas au doute et aux critiques.

31 janv. 2012
Les fabricants de la branche des renouvelables luttent contre la fonte de leurs marges bénéficiaires.
Les fabricants de la branche des renouvelables luttent contre la fonte de leurs marges bénéficiaires.
Source: Henry Nowick

Les manchettes sont éloquentes: «2011, année d'exploitation fructueuse», annonce la centrale nucléaire de Leibstadt sur sa page d'accueil. L'année dernière, l'installation a produit 9481 millions de kWh, soit la valeur annuelle la plus élevée depuis sa mise en service en 1984. Le dernier communiqué de presse de BKW Energie SA fait en revanche état «de modifications sur le marché exigeant des corrections de valeurs et des provisionnements.»… et les journaux de recourir sur-le-champ aux superlatifs: «BKW essuie des pertes pour la première fois dans l'histoire de l'entreprise.» (Berner Zeitung)

L'énergie ou l'«Etat au carré»

La NZZ (Neue Zürcher Zeitung) essaie, quant à elle, de mettre de l'ordre sous le titre savant de «Wenn Energie ‹Staat im Quadrat› bedeutet» [L'énergie ou l'«Etat au carré»]. C'est surtout sous l'angle de la restructuration d'AXPO que le rédacteur Beat Gygi écrit ceci: «Après la décision de principe des milieux politiques contre le nucléaire, il faut redéfinir les coordonnées. A moyen et à court terme, AXPO devra acheter de l'énergie à l'étranger, si possible à partir de nouvelles sources renouvelables – l'éolien, par exemple. L'économie énergétique de la Suisse semble donc avoir été canalisée dans une direction parallèle à celle de l'Allemagne; le ‹tournant énergétique› est, du reste, le fait de l'espace germanophone essentiellement, les politiques allemands et suisses s'étant, après l'accident de Fukushima, engagés à l'unisson sur la voie de l'abandon du nucléaire.»

Il est évident que le groupe AXPO s'attache pour l'heure à mieux s'aligner sur les nouveaux marchés (provisoirement marqués par une faible demande) et à rétablir ses sources de recettes en procédant à des restructurations et à des baisses de coûts. Cette stratégie paraît plus risquée sur le long terme puisque du point de vue actuel, le changement de cap exigerait, à l'horizon 2030, des investissements à hauteur de plus de 20 milliards de francs. Et pour reprendre les termes de Gygi: «C'est moins le montant précité que l'omniprésence de l'Etat qui semble présenter une menace particulière. Ce sont les milieux politiques qui ont pris la décision du ‹tournant énergétique›; or qui peut garantir que cette décision ait été suffisamment fondée pour servir d'assise aux affaires d'ici dix à vingt ans? Ce sont encore les milieux politiques qui détiennent et dirigent AXPO; or qui peut garantir que la direction du groupe soit malgré tout en mesure de faire preuve d'esprit d'entreprise et d'un sain scepticisme face aux consignes de l'Etat?»

E.On supprime 11'000 emplois

Les manchettes ne sont pas moins édifiantes chez notre grand voisin. E.On – le plus grand groupe énergétique d'Allemagne – s'est accordé avec les syndicats pour supprimer 11'000 emplois dans le monde, dont quelque 6000 en Allemagne. Cela lui permettra de ramener ses coûts à 9,5 milliards d'euros (CHF 11,5 mia.) d'ici à 2015 et d'agrandir sa marge de manœuvre dans le domaine des investissements. Voici, en traduction littérale, le communiqué de presse d'E.On: «Aux prises avec les effets de l'abandon du nucléaire, le groupe a scellé le contrat tarifaire pertinent avec les syndicats Verdi et IG BCE. Une suppression d'emplois de cette ampleur était prévue depuis des mois, c'est désormais chose faite.»

Un membre de la direction du groupe Siemens a récemment chiffré les coûts de la sortie du nucléaire à l'horizon 2022. La compagnie munichoise, qui a construit l'essentiel des 17 centrales nucléaires du pays, escompte des coûts totaux de 1,7 billion d'euros (CHF 2,1 billions), soit deux tiers du PIB. La facture sera envoyée au consommateur ou au contribuable.

Des voix critiques s'élèvent et se multiplient. Le 24 janvier 2012, le «Bild» titrait «Deutschland steht mit Atomausstieg allein da» [L'Allemagne, seule face à l'abandon du nucléaire]. Le tabloïde citait le président de l'IFO munichois, institut conjoncturel de renom: selon Hans-Werner Sinn, le tournant énergétique qui attend l'Allemagne place le pays devant un «chemin long et difficile.» La question principale qui se pose sur la voie d'une production énergétique compatible avec les impératifs climatiques est de savoir comment réduire, à long terme et de manière durable, la part élevée de combustibles fossiles dans la production d'électricité – celle du charbon, par exemple. «Or notre pays abandonne désormais le nucléaire comme moyen d'éviter la production de carbone en tant que gaz à effet de serre. Ce faisant, l'Allemagne se retrouve relativement seule dans le monde», a déclaré Sinn lors d'une journée organisée par l'Académie bavaroise des sciences sur le thème de l'approvisionnement énergétique de l'avenir.

Des subventions malgré le boom

Le magazine allemand «Der Spiegel» adopte lui aussi un ton inhabituel dans son titre en ligne: «Subvention trotz Boom – Solarlobby-Chef verteidigt aggressiven Kurs» [Des subventions malgré le boom – le chef du lobby solaire opte pour une défense agressive]. Ou encore: «Die Solarförderung belastet die Verbraucher, doch der Umweltminister kappt die Kosten nur langsam. Ein Grund ist die aggressive Lobbyarbeit der Branche.» [L'exigence du solaire grève le consommateur, mais le ministre de l'Environnement ne rabat que lentement les coûts. L'une des explications réside dans le travail agressif du lobby de la branche.] Le cours des actions s'est entre-temps effondré dans le secteur des renouvelables. Solarworld est en repli de plus de 90% depuis ses records de 2007. SMA Solar, Nordex ou Q-Cells ont, par moments, essuyé des pertes encore plus importantes. Leurs actions ont dégringolé de la même manière que les papiers-valeurs longtemps dédaignées des grandes banques (En cinq ans, UBS a perdu 78%, Crédit Suisse 61%.) La perte d'Electricité de France (EdF) a été de 67% pendant ce même laps de temps. Les chefs d'entreprise des branches du photovoltaïque et du solaire imputent volontiers la fonte de leurs marges au dumping qui serait pratiqué par les fabricants chinois. Un nombre croissant d'investisseurs se demandent de quoi aura l'air cette branche en plein essor (à l'avenir). Un titre du journal du soir de Hambourg résume fort bien la situation: «Der Ausstieg aus der Atomkraft als «Wende ohne Energie» [Sortie du nucléaire: un tournant énergétique sans énergie]. Les gros nuages qui s'amoncèlent à l'horizon des éoliennes risquent de cacher le soleil et de ternir l'éclat des vertes prairies.

Source

Hans Peter Arnold / P.V.

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