«La question est de savoir si nous voulons préserver notre expertise nucléaire»

Uta Naumann, présidente de Women in Nuclear (WiN) Suisse, s’investit dans la mise en relation et la visibilisation des femmes dans le secteur du nucléaire. Elle nous parle du WiN Europe Regional Event 2026, de la nouvelle génération de talents et de l’importance d’un possible scrutin sur la levée de l’interdiction de construire de nouvelles centrales.

17 sept. 2026
Uta Naumann
Uta Naumann est présidente de Women in Nuclear (WiN) Suisse depuis 2025 et cheffe de l’état-major de direction de la centrale de Beznau.
Source: Forum nucléaire suisse

Women in Nuclear (WiN) Suisse a bien grandi ces dernières années. Quelles sont les priorités de l’association aujourd’hui et quels seront ses plus gros défis dans les prochaines années?

Nous nous concentrons aujourd’hui sur trois priorités: renforcer les liens entre nos membres, défendre nos points de vue avec conviction et accroître la visibilité de WiN Suisse à l’échelle nationale.

Notre réseau réunit des personnes issues de différents domaines du secteur nucléaire, de l’exploitation des centrales au travail en laboratoire en passant par l’élimination des déchets. Les métiers de la communication, du contrôle de gestion ou de l’assistance sont également représentés. Je suis d’ailleurs convaincue qu’il y a là un potentiel encore inexploité.

Nous accueillons toutes les personnes qui partagent nos objectifs et souhaitent s’impliquer. Et cela ne s’adresse pas qu’aux femmes! Nous comptons dans nos rangs quelques hommes, même s’ils restent très minoritaires.

Dans notre quotidien professionnel, nous ne nous côtoyons souvent qu’un cercle restreint, alors que nous avons tant à apprendre les uns des autres sur le plan professionnel comme sur le plan personnel. WiN propose une plateforme idéale pour cela.

Le principal défi des années à venir sera de trouver le bon équilibre. Nous participerons bien entendu au débat sur la levée de l’interdiction de construire de nouvelles centrales. Nous souhaitons également offrir à nos membres un éclairage sur les évolutions en cours dans le secteur nucléaire, en Suisse, mais aussi à l’étranger. Les échanges personnels et l’organisation d’ateliers sur des thématiques touchant à la sphère professionnelle sont tout aussi importants, par exemple sur les défis auxquels les femmes doivent faire face en tant que mères ou cadres, dans un milieu qui reste dominé par les hommes.

En septembre, la Suisse accueillera le WiN Europe Regional Event 2026 à Baden. Quelle importance revêt cet événement pour WiN Suisse et pour le pays?

Pour WiN Suisse, c’est une consécration. Nous aurons la joie d’accueillir la communauté WiN européenne et un panel d’experts de différents pays, chez nous, à proximité de nos installations nucléaires.

Pour le pays, c’est une chance énorme de se présenter tel qu’il est: un pays doté d’une expertise nucléaire, intéressé par les avancées technologiques en Europe et ouvert aux échanges. Et nous aimerions enfin tordre le cou au cliché selon lequel le nucléaire est un domaine purement masculin. Les femmes y ont une vraie place en Europe et c’est précisément ce que nous entendons montrer. Le secteur nucléaire connaît des évolutions positives qui méritent d’être approfondies.

Le congrès aura pour slogan «One network. One nuclear future». Quel sera le programme?

La première journée proposera des conférences riches et variées allant de la vision mondiale de la politique énergétique à la sécurité d’approvisionnement en Europe en passant par un éclairage concret de l’approvisionnement énergétique de la Suisse. Les exposés mêleront expertise technique et expériences personnelles. Enfin, une table ronde abordera la communication autour des sujets nucléaires. La journée s’achèvera de façon détendue autour d’un repas et d’une soirée dansante.

La deuxième journée s’articulera autour d’ateliers. Les sections WiN venues de tout le continent plancheront sur l’avenir de WiN Europe; les non-membres sont les bienvenus. Le congrès s’achèvera par des excursions le troisième jour, notamment des visites de centrales, du site d’entreposage de déchets radioactifs Zwilag et de la Nagra.

Pour les professionnels du nucléaire suisse, participer au congrès présente plusieurs avantages. Pour une fois, l’Europe se réunit à Baden: pas besoin de se rendre à Bruxelles, Londres ou Vienne pour s’informer sur les dernières évolutions et nouer de nouveaux contacts! Ils pourront voir comment les autres pays relèvent des difficultés similaires ou inédites. Et ils représenteront le secteur nucléaire suisse par leur personnalité et leur expertise. C’est en outre l’une des rares occasions d’aborder simultanément les questions de la sécurité d’approvisionnement, des stratégies de communication et de l’éducation des enfants.

J’espère que les participants repartiront avec une bonne image du nucléaire «made in Switzerland and in Europe», un carnet d’adresses bien rempli et de nouvelles idées pour renforcer la coopération européenne.

Le secteur est confronté à un renouvellement générationnel et à un besoin croissant en main-d’œuvre qualifiée. Comment un réseau comme WiN peut-il aider à attirer, promouvoir et retenir les talents sur le long terme?

Un réseau tel que WiN accomplit trois choses dont les offres d’emploi sont incapables, tout en mettant l’accent sur les talents féminins.

Nous mettons en avant la diversité des métiers du nucléaire. Nul besoin d’être un génie en maths ou en physique, ni d’avoir construit un réacteur en Lego à l’âge de dix ans. Les femmes sont tout aussi susceptibles de réussir dans le secteur que les hommes.

Nous donnons aussi des exemples féminins à suivre et des contacts. Il est plus facile de se lancer si l’on voit des femmes ayant déjà emprunté cette voie.

Et nous créons des espaces où les jeunes femmes peuvent poser leurs questions, qu’elles soient d’ordre technique, liées à leur carrière ou à la gestion des critiques sur le nucléaire dans leur entourage.

Notre mission est de faire en sorte que les jeunes femmes voient dans notre secteur une vocation utile, des perspectives d’évolution et un réseau solide.

WiN réunit principalement des femmes travaillant dans le secteur du nucléaire. Quelles opportunités dont on n’entend généralement pas parler ce réseau offre-t-il?

Nous n’avons souvent pas le temps d’élargir notre horizon après nous être acquittés de nos tâches professionnelles. WiN offre un espace pour le faire.

Le réseautage fait naître des opportunités qui font souvent défaut dans le quotidien professionnel. On obtient des réponses sincères sur les perspectives de carrière, sans que la hiérarchie ne s’en mêle. Des relations informelles de mentorat se mettent en place. Parfois, cela donne même naissance à des partenariats auxquels on n’aurait pas songé si l’on n’était pas sorti du cadre de sa propre structure.

Rencontrer des personnes qui traversent les mêmes difficultés et se sentir moins seul face à certaines expériences fait toute la différence. Ça fait un bien fou – et comme chacun sait, moins de stress permet de prendre de meilleures décisions.

Le nucléaire a actuellement le vent en poupe dans la politique internationale. Quels changements observez-vous au sein du réseau WiN et quelles pourraient être les répercussions pour la Suisse?

À l’échelle mondiale, nous constatons que le débat entourant le nucléaire s’appuie de nouveau sur des faits. Les crises actuelles ont sensibilisé le public aux objectifs climatiques et à la sécurité d’approvisionnement. Cela a eu deux effets sur le réseau WiN.

D’une part, de nouvelles sections WiN émergent dans des pays peu visibles jusqu’à présent. Et d’autre part, la volonté de réseauter et d’apprendre des autres augmente dans les pays à l’industrie nucléaire bien établie.

Pour la Suisse, cela signifie que nous pouvons mettre à profit notre expérience en matière de culture de la sûreté, d’exploitation à long terme et de démocratie directe. Nous voyons aussi comment les autres pays gèrent les projets de nouvelles centrales ou de SMR, et les grands travaux d’extension. C’est l’occasion d’étoffer notre savoir et de mieux comprendre, évaluer et expliquer de nouveaux concepts. Nous identifions ainsi ce qui fonctionne et ce que nous pouvons transposer en Suisse. Un réseau bien établi au niveau mondial sera également précieux pour assurer l’exploitation à long terme.

Le peuple suisse devrait se prononcer l’an prochain sur la levée de l’interdiction de construire de nouvelles centrales. Quelle importance revêt ce scrutin pour l’avenir du secteur nucléaire suisse?

Ce scrutin sera déterminant pour l’avenir. Il s’agit de décider si nous voulons préserver et développer notre expertise nucléaire. La question n’est pas de savoir si nous allons construire ou non de nouvelles installations, mais si nous voulons que notre compétence nucléaire soit reconnue et valorisée à l’international.

C’est important pour notre secteur, car les investissements dans le savoir-faire, la promotion de la relève et les infrastructures doivent s’inscrire dans la durée. Les jeunes ne voudront pas faire d’études ou de formations dans un domaine où il n’est pas permis de s’intéresser aux dernières avancées ni de s’impliquer dans des projets de recherche.

Pour moi, cette votation est une invitation à répondre à une question fondamentale: quel approvisionnement en électricité souhaitons-nous? Est-ce que nous voulons enlever l’option du nucléaire aux générations futures ou plutôt miser sur la préservation des compétences et les échanges internationaux sur les progrès techniques?

Les opposants au nucléaire avancent souvent l’argument du coût, les délais de construction ou l’entrave au développement des énergies renouvelables. Selon vous, quels aspects sont négligés dans le débat public?

La vue d’ensemble du système. On aime parler des différentes technologies comme l’hydraulique, le solaire, l’éolien ou le nucléaire comme si elles étaient en opposition, alors qu’elles doivent former un tout.

À mon sens, on ne parle pas assez du coût d’un système qui doit rester fonctionnel même en l’absence de vent et de soleil. Ni de la valeur, pour l’industrie, d’une électricité de base à faible émission de CO₂, que nous n’aurons pas à importer. Sans oublier la question de la préservation de notre savoir-faire en matière de technologies et de sûreté nucléaires.

Arrêtons d’opposer les énergies renouvelables à l’énergie nucléaire. Efforçons-nous plutôt de réfléchir à une solution garantissant sécurité d’approvisionnement, protection environnementale et tarifs abordables, même si les conditions générales ne sont plus aussi favorables qu’aujourd’hui.

Si vous pouviez adresser un message aux personnes travaillant dans le secteur nucléaire en Suisse pour le prochain référendum, quel serait-il?

Vous êtes des ambassadeurs importants pour votre domaine, saisissez cette opportunité!

C’est grâce à vous que les centrales fonctionnent en toute sécurité et que l’électricité arrive jusqu’à chez nous. Ce savoir, cette responsabilité et ce professionnalisme peuvent et doivent influencer le débat public.

Parlez de votre travail, expliquez ce qui est important pour vous et n’ayez pas peur des questions critiques. Vous veillez au bon fonctionnement d’installations d’une extrême complexité: vous saurez sans problème faire face à quelques conversations houleuses.

Et si cela devient difficile, rappelez-vous que vous n’êtes pas seuls. Des réseaux comme WiN sont là pour vous soutenir et tout le secteur s’appuie sur votre expérience.

Uta Naumann

Uta Naumann est présidente de Women in Nuclear (WiN) Suisse depuis 2025 et cheffe de l’état-major de direction de la centrale de Beznau. Elle a débuté sa carrière en tant qu’opératrice dans une centrale nucléaire de l’ancienne RDA. Après des études en construction mécanique et en science des matériaux, elle a occupé différents postes dans des centrales nucléaires allemandes. Elle travaille à la centrale de Beznau depuis 2012. À travers son engagement au sein de WiN, elle œuvre pour la mise en relation et la visibilité des femmes dans le secteur nucléaire, ainsi que pour un dialogue ouvert sur la technologie nucléaire.

Women in Nuclear (WiN) Suisse

WiN Suisse est la branche suisse du réseau international Women in Nuclear (WiN). L’association regroupe des femmes et des personnes travaillant dans les domaines des technologies nucléaires, de la recherche, de la radioprotection et des applications nucléaires, favorise les échanges entre experts et mène une réflexion objective sur les questions entourant le nucléaire. Fondée en 1995, WiN Suisse est une section indépendante au sein du Forum nucléaire suisse.

WiN Europe Regional Event 2026

Du 21 au 23 septembre 2026, WiN Suisse organise le second WiN Europe Regional Event à Baden. Des sections WiN et des experts venus de toute l’Europe y sont attendus. Au programme: des conférences, des ateliers, des temps de réseautage et diverses visites.

«Bulletin» 3/2026

Le «Bulletin» du Forum nucléaire suisse paraît quatre fois par an. Vous y trouverez des interviews, des articles de fond, des analyses et des informations sur des manifestations organisées par les acteurs du nucléaire. Le Bulletin est envoyé en version imprimée aux membres du Forum nucléaire. Il est également disponible en>> téléchargement pour toute personne intéressée.

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Auteur

Interviews: S.D.

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