L’Espagne, entre sortie du nucléaire et exploitation à long terme
L’Espagne poursuit sa politique de sortie du nucléaire, mais cette stratégie est de plus en plus contestée: les manifestations en Estrémadure, les interrogations sur la sécurité d’approvisionnement et la demande de prolongation de la durée d’exploitation de la centrale d’Almaraz ont relancé le débat. Marta Ugalde Martínez, présidente de Foro Nuclear, s’exprime sur la possibilité d’un réexamen des décisions prises.

Partout dans le monde, l’exploitation à long terme des centrales nucléaires existantes est de plus en plus considérée comme un élément clé pour atteindre les objectifs climatiques, garantir la sécurité d’approvisionnement et renforcer la souveraineté énergétique. Le gouvernement de Pedro Sánchez maintient néanmoins son cap: la fermeture progressive, entre 2027 et 2035, des sept réacteurs encore en service. Un choix de plus en plus critiqué.
Début 2025, en Estrémadure, des milliers de personnes sont descendues dans la rue pour protester contre la mise à l’arrêt, prévue pour 2027–2028, de la centrale nucléaire d’Almaraz. Les manifestants s’inquiètent notamment des conséquences d’une telle décision pour l’emploi et le tissu économique régional. Par ailleurs, la panne d’électricité généralisée qui a paralysé la péninsule ibérique en avril 2025 a mis en lumière, avec une acuité inédite, les questions relatives à la stabilité du réseau et à la disponibilité de puissance non intermittente.
C’est dans ce contexte que nous avons interrogé Marta Ugalde Martínez, nouvelle présidente de Foro Nuclear, l’association espagnole des exploitants de centrales nucléaires, sur le rôle de l’énergie nucléaire en Espagne, les perspectives de prolongation de la durée d’exploitation des installations et les efforts visant à revoir le calendrier de sortie du nucléaire.
Le point de vue de Marta Ugalde sur l’énergie nucléaire en Espagne
Pour Marta Ugalde, l’avenir du secteur nucléaire espagnol est étroitement lié au rôle stratégique de l’atome dans un contexte géopolitique de plus en plus incertain. «Les récents événements survenus dans différentes régions du monde montrent qu’il est certes essentiel de réduire les émissions, mais que cela ne suffit pas. La sécurité d’approvisionnement, la stabilité des prix et la résilience sont devenues des priorités géopolitiques majeures», constate l’ingénieure nucléaire. Dans tous ces domaines, l’énergie nucléaire peut jouer un rôle déterminant: sa capacité à fournir de l’électricité bas carbone 24 heures sur 24 et à des coûts compétitifs en fait, aux côtés des énergies renouvelables, l’un des piliers stratégiques d’un système énergétique fiable et stable.
Élue à l’unanimité le 20 mars 2026 à la présidence du Foro Nuclear, Marta Ugalde a pris ses fonctions à une période qui, selon ses propres termes, exige «concentration, rigueur et capacité à dialoguer de manière constructive». Depuis le début de son mandat, elle mise donc sur un dialogue fondé sur les faits avec les milieux politiques, l’industrie et le grand public. Parallèlement, elle accorde une grande importance à une vision à long terme, à des conditions-cadres fiables en matière de politique énergétique et au maintien de la valeur ajoutée industrielle. Tout comme la Suisse, l’Espagne a besoin de stabilité, de conditions-cadres prévisibles et d’un large consensus pour mener à bien la transition énergétique.
L’Espagne, un cas particulier dans une tendance internationale
Alors qu’un nombre croissant de pays mise sur l’exploitation à long terme, l’Espagne poursuit la sortie du nucléaire décidée en 2019: elle prévoit de fermer définitivement ses sept derniers réacteurs entre 2027 et 2035. Pour Marta Ugalde, cette approche est dépassée au regard des nouvelles réalités de la politique énergétique.
«Les prolongations de durée d’exploitation jusqu’à 60 ans, voire 80 ans dans certains cas, sont devenues la norme au niveau international. L’Espagne fait actuellement figure d’exception», relève-t-elle.
«Ce choix est d’autant plus problématique que les sept tranches nucléaires en question représentent environ 20% de la production d’électricité du pays: elles jouent donc un rôle essentiel dans son approvisionnement.»
Almaraz, un possible point de bascule
Selon le calendrier actuel, les tranches Almaraz 1 et 2 doivent être mises à l’arrêt respectivement en 2027 et 2028. Mais du point de vue de l’industrie nucléaire espagnole, un changement de cap est envisageable. En octobre 2025, l’exploitant Centrales Nucleares Almaraz-Trillo (CNAT) a déposé une demande officielle visant à prolonger l’exploitation des deux tranches jusqu’en 2030. Selon Marta Ugalde, l’autorité de sûreté nucléaire après quoi le gouvernement prendra une décision.
Avant le dépôt de la demande, le Premier ministre Pedro Sánchez avait défini trois «lignes rouges» non négociables: la sûreté nucléaire, la sécurité d’approvisionnement et l’absence de coûts supplémentaires pour la population. Pour Marta Ugalde, le nucléaire répond précisément aux deux premières exigences. «L’énergie nucléaire contribue de manière décisive à la stabilité du réseau et soutient le maintien de la fréquence et de la tension. En tant que source d’électricité sûre, synchrone et inerte, elle fournit une puissance prévisible, stable et continue pendant près de 8000 heures par an». Elle rappelle également que toute prolongation de durée d’exploitation doit satisfaire pleinement aux exigences de sûreté et reposer sur une évaluation technique contraignante réalisée par le CSN. «Si ces conditions sont remplies, les centrales nucléaires peuvent, sur le principe, continuer à fonctionner tout en respectant des normes de sûreté et de performance élevées», souligne-t-elle.
La troisième ligne rouge – l’absence totale de coûts supplémentaires pour la population, y compris sous forme d’allègements fiscaux – est plus délicate. Cette exigence surprend, dans la mesure où l’État impose déjà aux exploitants une fiscalité et des redevances parmi les plus élevées d’Europe, tout en attendant qu’une éventuelle prolongation se fasse sans aucune contrepartie financière. Mme Ugalde souligne toutefois que la demande de prolongation pour Almaraz a été expressément déposée sans solliciter d’allègements fiscaux et qu’elle respecte donc cette condition. Elle rappelle néanmoins la charge qui pèse sur les exploitants: «Les charges fiscales et les taxes sur l’énergie nucléaire en Espagne comptent parmi les plus élevées d’Europe», indique-t-elle.
Selon elle, une prolongation de la durée d’exploitation d’Almaraz ne contrevient à aucune des trois lignes rouges fixées par le Premier ministre. Des études indépendantes confirment cette analyse et indiquent même qu’une sortie prématurée du nucléaire pourrait entraîner une hausse des prix de gros de l’électricité et compromettre la sécurité d’approvisionnement.
Le niveau élevé de la fiscalité, un risque pour les centrales nucléaires espagnoles
Le Foro Nuclear souligne depuis longtemps le poids important des taxes et redevances qui pèsent sur les exploitants des centrales nucléaires espagnoles. Pour Marta Ugalde, cette situation constitue non seulement un problème de compétitivité, mais aussi un risque pour la poursuite de l’exploitation du parc. Selon elle, plus de 75% des coûts variables des centrales nucléaires espagnoles sont d’origine fiscale. Cette charge fiscale est telle que, lorsque les prix de l’électricité sur le marché tombent très bas, même des installations techniquement disponibles et normalement compétitives doivent réduire leur production pour éviter de fonctionner à perte, alors même qu’elles sont indispensables à la stabilité du réseau. «À terme, cette situation met en péril la viabilité et le maintien du parc nucléaire espagnol», avertit Marta Ugalde.
«Une part considérable de cette charge fiscale résulte de taxes qui se chevauchent ou ne sont pas clairement justifiées», explique Marta Ugalde, qui précise: «Par exemple, la taxe sur les assemblages combustibles usés et les taxes environnementales régionales font double emploi avec la redevance Enresa.» Cette dernière est une redevance légale destinée à financer l’organisme public Enresa, chargé de la gestion des déchets radioactifs et du démantèlement. Or, comme le relève Marta Ugalde, le produit de ces prélèvements n’est pas nécessairement affecté directement aux finalités qu’il est censé financer. Elle en déduit qu’une réforme s’impose: «Si nous voulons un système énergétique cohérent, efficace et économiquement viable, qui tienne compte de manière appropriée de la contribution de l’énergie nucléaire, il faut revoir ce cadre fiscal et réglementaire.»
«La clarté et la stabilité sont essentielles pour l’exploitation à long terme. Il faut un cadre permettant de planifier durablement les cycles du combustible, les investissements majeurs et les besoins en personnel», déclare-t-elle. Pour Marta Ugalde, les principaux obstacles à la prolongation de la durée de vie des centrales ne tiennent pas tant à la technique qu’aux conditions-cadres économiques et réglementaires. Celles-ci déterminent la capacité à engager des investissements de long terme et, par conséquent, les conditions mêmes du maintien en exploitation.
Les exigences techniques de l’exploitation à long terme
Pour la présidente Ugalde, l’exploitation à long terme n’est pas une terra incognita sur le plan technique. «La méthodologie de l’exploitation à long terme est bien établie, clairement définie et mise en œuvre avec succès dans plusieurs pays», explique-t-elle. Des installations de conception similaire à celles d’Almaraz et d’Ascó ont déjà été autorisées aux États-Unis pour des durées d’exploitation allant jusqu’à 80 ans. Dans des pays comme la Suisse également, l’exploitation à long terme n’est pas seulement techniquement réalisable: elle constitue depuis longtemps une pratique éprouvée.
Comme le confirment régulièrement des évaluations internationales, les centrales nucléaires espagnoles répondent à des normes de sûreté et de performance élevées. «Elles comptent parmi les installations les plus performantes au monde», souligne Marta Ugalde en se référant aux évaluations de la World Association of Nuclear Operators (WANO). Parallèlement, les exploitants indiquent investir en continu quelque 30 millions d’euros par tranche et par an afin de maintenir les installations dans un état optimal. «D’un point de vue réglementaire, les installations espagnoles satisfont systématiquement à toutes les exigences nationales et internationales», relève Marta Ugalde.
Soutien croissant et conséquences d’une sortie prématurée
Selon Marta Ugalde, la perception de l’énergie nucléaire en Espagne évolue progressivement vers davantage de pragmatisme. Parallèlement au développement des énergies renouvelables, la prise de conscience du rôle joué par l’énergie nucléaire en matière de stabilité du réseau, d’accès à une électricité abordable et de décarbonation ne cesse de s’affirmer. «Le soutien à la prolongation de la durée de vie des centrales nucléaires espagnoles a nettement augmenté», affirme-t-elle en se référant à des sondages selon lesquels environ deux tiers des personnes interrogées se déclarent favorables à une prolongation.
«Une sortie prématurée aurait des conséquences considérables: dépendance accrue au gaz, hausse des prix de l’électricité et plus grande volatilité des marchés énergétiques», relève-t-elle. Elle entraînerait en outre la perte d’une technologie qui «fournit actuellement 20% de l’électricité espagnole et évite l’émission de 20 millions de tonnes de CO₂ par an».
Les impacts sociaux ne doivent pas non plus être sous-estimés. «Le secteur nucléaire espagnol emploie environ 30’000 professionnels hautement qualifiés, et sa chaîne d’approvisionnement est active dans plus de 40 pays.»
Marta Ugalde souligne également la compétitivité internationale de la filière. «Les entreprises espagnoles jouent un rôle stratégique dans la chaîne de valeur nucléaire européenne et mondiale», affirme-t-elle. Cela vaut en particulier pour les services liés au combustible, les composants, l’ingénierie et les technologies de fabrication avancées. Une sortie prématurée entraînerait dès lors la perte d’un important savoir-faire ainsi que de nombreux emplois. Les régions d’implantation des centrales – où celles-ci constituent un véritable pilier économique – seraient particulièrement touchées. Pour Marta Ugalde, le maintien en service des sept réacteurs n’est donc pas seulement un enjeu de politique industrielle: il est également essentiel pour la sécurité d’approvisionnement et la vitalité économique des régions concernées.
La panne d’électricité généralisée, une preuve supplémentaire
Le débat sur l’exploitation à long terme des centrales nucléaires s’est encore intensifié après la panne d’électricité généralisée qui a touché la péninsule ibérique le 28 avril 2025. Pour Marta Ugalde, cet incident a «mis en évidence la nécessité de disposer de technologies capables de fournir une puissance garantie, synchrone et dotée d’inertie, afin de maintenir dans des limites sûres des paramètres essentiels du système comme la tension et la fréquence». Selon elle, l’énergie nucléaire, puisqu’elle contribue directement au maintien de ces deux paramètres, doit rester présente dans le mix énergétique. «Dès le lendemain de l’incident, le gestionnaire de réseau a mis en place un ‹mode de fonctionnement renforcé›, avec nettement plus de centrales à gaz en service et l’utilisation intégrale du parc nucléaire», relève Marta Ugalde. Cette décision souligne la fonction systémique de l’énergie nucléaire, d’autant plus que les capacités de stockage et les réseaux continuent à être développées.
Pour Marta Ugalde, la question des compétences – et en particulier de la relève – constitue un autre enjeu stratégique, qui s’ajoute à ceux de la rentabilité et de la réglementation. La filière doit mieux faire connaître la diversité des profils professionnels actuels, qui vont de l’ingénierie à la cybersécurité en passant par la transformation numérique. Des organisations telles qu’Aemener, l’association espagnole des femmes actives dans le secteur de l’énergie, et Women in Nuclear jouent un rôle déterminant à cet égard, notamment pour attirer davantage de talents féminins vers des fonctions techniques, opérationnelles et de direction. Pour Marta Ugalde, il s’agit là d’un élément essentiel pour garantir à la fois la pérennité du secteur et un approvisionnement énergétique fiable à long terme pour la population espagnole.
Marta Ugalde Martínez
Ingénieure nucléaire, elle dirige le Foro Nuclear depuis mars 2026. Ancienne directrice de la surveillance nucléaire et de la coordination internationale au sein du complexe nucléaire d’Almaraz-Trillo, elle cumule plus de 25 ans d’expérience dans le secteur nucléaire, en Espagne comme à l’international. Ses fonctions de direction au sein de la World Association of Nuclear Operators (WANO) ont également renforcé son profil international. Elle possède une vaste expérience en matière de sûreté, d’exploitation et de développement stratégique de l’énergie nucléaire. Marta Ugalde compte aujourd’hui parmi les voix les plus influentes en faveur de la prolongation de la durée de vie des centrales nucléaires espagnoles.
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Auteur
B.G./D.B., d’après un entretien avec Marta Ugalde Martínez du Foro Nuclear