Médecine nucléaire: la Suisse excelle, les patients attendent
La Suisse compte parmi les pays les plus avancés au monde en matière de médecine nucléaire, mais les patients ne bénéficient pas encore pleinement de ces thérapies innovantes. En cause: des obstacles réglementaires, financiers et structurels qui en freinent l’accès. L’Alliance suisse pour l’Innovation en Médecine nucléaire a publié un Livre blanc qui propose des pistes de solution.

La médecine nucléaire s’est imposée comme une composante à part entière de la médecine moderne et son importance pour la prise en charge des patients ne cesse de croître. Elle permet non seulement de visualiser les maladies, mais aussi de les traiter de manière ciblée (cf. Bulletin 2/2025). En mars 2026, l’Alliance suisse pour l’Innovation en Médecine nucléaire – partenariat réunissant le Service de médecine nucléaire et d’imagerie moléculaire du Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV), Novartis Pharma Suisse et le Forum nucléaire suisse – a publié un Livre blanc qui propose une analyse complète de la situation en Suisse. L’étude conclut que les conditions de départ sont favorables, car la Suisse figure aujourd’hui parmi les leaders internationaux de la médecine nucléaire, mais qu’il existe un fossé entre la capacité d’innover et la possibilité pour les patients de bénéficier pleinement des traitements – actuels et futurs.
Une thérapie ciblée plutôt qu’un effet à large spectre
La médecine nucléaire est utilisée aussi bien à des fins diagnostiques que thérapeutiques. Elle englobe notamment la thérapie par radioligands (RLT), dans laquelle des principes actifs radioactifs attaquent de manière ciblée les cellules tumorales de l’intérieur tout en épargnant les tissus environnants. Entrée dans l’arsenal thérapeutique il y a quelques années, la RLT est aujourd’hui considérée comme le sixième pilier de l’oncologie moderne, aux côtés de la chirurgie, de la chimiothérapie, de la radiothérapie, des thérapies ciblées et de l’immunothérapie. Elle trouve aussi des applications en endocrinologie, en cardiologie, en neurologie et dans les pathologies inflammatoires. La RLT a ainsi le potentiel de raccourcir les traitements, de réduire les effets secondaires et, à long terme, de soulager le système de santé.
La demande pour de telles thérapies innovantes est forte et ne cesse de croître, car en Suisse, quelque 38’000 personnes développent un cancer chaque année. Avec le vieillissement de la population et une croissance démographique soutenue, ce chiffre va encore augmenter – et avec lui, les exigences imposées au système de santé. Aujourd’hui déjà, les cancers génèrent des coûts de traitement directs d’environ 4 milliards de francs suisses par an, auxquels s’ajoutent 5 à 6 milliards de coûts indirects liés aux arrêts de travail et à la perte de productivité.
Un pôle d’excellence à forte valeur ajoutée
La Suisse dispose d’atouts de taille pour continuer à jouer un rôle de premier plan en médecine nucléaire. Le Livre blanc souligne l’articulation étroite entre la recherche, l’industrie et les applications cliniques. Tout au long de la chaîne de valeur – de la production de radionucléides au traitement en passant par le développement de produits radiopharmaceutiques – les compétences sont élevées. Cette force se manifeste non seulement dans la recherche, mais aussi dans l’importance économique du secteur. La médecine nucléaire crée des emplois hautement qualifiés et ouvre des perspectives d’innovation et de création de valeur sur un marché mondial en pleine croissance.
En tant que pays pionnier, la Suisse dispose d’un réseau bien établi d’acteurs cliniques, universitaires et industriels. Nous bénéficions d’une recherche d’excellent niveau – il suffit de penser à l’Institut Paul Scherrer (PSI) ou au laboratoire européen de physique des particules (CERN). Pas moins de 17 hôpitaux disposent de leur propre service de médecine nucléaire, et plus de 40 entreprises pharmaceutiques et biotechnologiques font progresser la recherche et le développement en radiopharmacie. En d’autres termes, ce n’est pas un hasard si le fondateur d’Apple, Steve Jobs, a fait appel à la médecine nucléaire suisse pour se soigner, il y a plusieurs années déjà.
Des obstacles structurels freinent les progrès
Mais… il y a un grand «mais». Malgré cette situation de départ globalement favorable, plusieurs défis majeurs restent à relever. L’un des plus visibles concerne le cadre réglementaire. Les produits radiopharmaceutiques, par exemple, sont soumis à la fois à la législation sur les médicaments et à celle sur la radioprotection – une situation qui rend les processus complexes et chronophages. À cela s’ajoutent des particularités nationales ayant des répercussions concrètes sur la prise en charge. Ainsi, en Suisse, les patients doivent généralement être hospitalisés pendant environ 20 heures après une thérapie par radioligands. Cela nécessite des chambres radioprotégées, qui n’existent qu’en nombre limité. En France, la durée d’hospitalisation pour le même traitement est d’environ six heures, et au Royaume-Uni, elle n’est parfois que de trois à six heures. Ces différences ont un impact direct sur les capacités des hôpitaux: des séjours plus courts permettraient d’accueillir davantage de patients et de réduire les coûts.
Le financement constitue également un défi. Les thérapies innovantes telles que la RLT sont remboursées dès leur autorisation si elles sont effectuées en ambulatoire. En milieu hospitalier cependant, le remboursement couvrant la totalité des coûts, qui repose sur des forfaits par cas, intervient au plus tôt trois ans après la délivrance par Swissmedic de l’autorisation de mise sur le marché du radiopharmaceutique concerné. Les prestataires sont donc contraints de supporter des déficits lorsqu’ils proposent ces procédures, ce qui est économiquement difficile compte tenu de la situation financière précaire de nombreux hôpitaux. De ce fait, les patients ne reçoivent souvent pas le meilleur traitement, mais celui qui est intégralement remboursé dans les meilleurs délais.
Logistique et personnel qualifié: des goulots d’étranglement
Outre les questions réglementaires et financières, les aspects logistiques occupent une place de plus en plus importante. L’approvisionnement en radionucléides est complexe, car leur désintégration radioactive limite leur durée d’utilisation et nécessite des chaînes d’approvisionnement stables. Les radionucléides à vie courte utilisés à des fins diagnostiques sont produits localement, par exemple au PSI, à l’hôpital universitaire de Zurich ou chez Swan Isotopen AG à Berne. Les radionucléides utilisés à des fins thérapeutiques, dont la demi-vie est de plusieurs jours, peuvent en principe être livrés depuis d’autres pays d’Europe, mais au prix de fortes contraintes logistiques, car les créneaux horaires disponibles restent limités et toute perturbation de la chaîne d’approvisionnement a des répercussions immédiates sur la prise en charge des patients: en cas de pénurie, les traitements doivent être reportés, même si l’indication médicale est avérée.
Parallèlement, la pénurie de personnel qualifié s’aggrave. La médecine nucléaire requiert l’action coordonnée de spécialistes hautement qualifiés tels que médecins nucléaires, radiopharmaciens et physiciens médicaux. Le besoin en personnel qualifié augmente et pose des défis croissants au système.
Une priorité au niveau international
Dans le même temps, la médecine nucléaire est considérée comme une priorité au niveau international. À l’échelon européen, des initiatives clés telles que Samira (Strategic Agenda for Medical Ionising Radiation Applications) et Prismap (The European Medical Radionuclides Programme) renforcent la sécurité d’approvisionnement en radionucléides. L’UE souligne que la médecine nucléaire est une priorité absolue dans la lutte contre le cancer et insiste sur la nécessité de réduire les dépendances stratégiques. La Belgique a mis en place un plan d’action national pour la thérapie par radioligands et a intégré la RLT dans l’accord de gouvernement fédéral afin de créer des conditions favorables à son établissement. Les Pays-Bas investissent environ 1,68 milliard d’euros (environ 1,54 milliard de CHF) dans le réacteur de recherche Pallas, destiné à remplacer le réacteur à haut flux qui couvre actuellement quelque 60% des besoins européens et 30% des besoins mondiaux en radionucléides médicaux.
Une vision claire pour la Suisse
Dans ce contexte, le Livre blanc formule un objectif ambitieux: la Suisse doit non seulement affirmer son rôle de leader en médecine nucléaire, mais aussi le renforcer – grâce à un environnement favorable à l’innovation et à un meilleur accès pour les patients. Cette approche repose sur l’idée d’un écosystème intégré dans lequel la recherche, l’industrie, la réglementation et les soins aux patients interagissent de manière optimale. La médecine nucléaire doit être renforcée et développée en tant que composante à part entière d’un système de santé moderne et efficace.
Recommandations concrètes d’action
Pour concrétiser cette vision, l’Alliance pour l’innovation identifie cinq domaines d’action centraux dans lesquels il convient de lever les obstacles afin de renforcer l’attractivité de la Suisse:
- recherche et développement – cet aspect doit être renforcé afin de garantir la capacité d’innovation à long terme
- cadre réglementaire – celui-ci doit être harmonisé, en particulier dans le contexte européen
- modèles de financement – leur développement est indispensable afin que l’innovation soit rapidement intégrée dans les soins
- chaînes d’approvisionnement en radionucléides et en produits radiopharmaceutiques – elles doivent être sécurisées
- infrastructures et personnel qualifié – leur renforcement est nécessaire afin de répondre à la demande croissante
Du papier à la mise en œuvre
Le Livre blanc offre pour la première fois une vue d’ensemble et une vision commune des défis et des opportunités liés à la médecine nucléaire. Sur cette base, l’Alliance suisse pour l’Innovation en Médecine nucléaire poursuivra son travail de manière ciblée afin de concrétiser les pistes de solution identifiées et de faire avancer leur mise en œuvre dans le système de santé. Pour ce faire, les dispositions statutaires permettant la création de la section Médecine nucléaire du Forum nucléaire suisse ont été adoptées lors de l'Assemblée générale (voir p. 34). Elle assurera l’échange et la collaboration continus entre les parties prenantes et approfondira la vision et les recommandations d’action élaborées au sein de groupes de travail thématiques.
Parallèlement, il est indispensable de définir rapidement des priorités publiques et politiques et de mettre en place un soutien national coordonné afin de relever efficacement les défis identifiés et de jeter les bases d’un écosystème de médecine nucléaire durable et compétitif à l’échelle internationale, au service des patients. Toute hésitation signifierait perdre des opportunités de développement essentielles, mettre en péril la sécurité d’approvisionnement et affaiblir l’attractivité du pays dans le contexte mondial. C’est pourquoi un engagement politique clair et le soutien actif de tous les acteurs concernés sont décisifs pour le développement stratégique de ce domaine d’avenir. Il faut poser les jalons dès maintenant pour garantir et développer à long terme la médecine nucléaire en tant que sixième pilier du traitement du cancer, afin d’offrir aux patients des thérapies sûres et innovantes.
«Bulletin» 2/2026
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Auteur
N.E./D.B. d’après le Livre blanc sur la médecine nucléaire et diverses autres sources