«Nous approvisionnons la Suisse en électricité quand personne d'autre ne le peut»
Diana Naidoo dirige la centrale nucléaire de Leibstadt depuis début 2026. C’est la première femme à la tête d’une centrale nucléaire en Suisse. Dans cet entretien, elle parle de responsabilité, d’exploitation à long terme et explique comment la sûreté, qui prime en toutes circonstances, guide son travail au quotidien.

Diana Naidoo, si vous deviez décrire la centrale nucléaire de Leibstadt en trois mots, quels seraient-ils?
Je m’inspirerais de notre mission: sûreté, fiabilité, rentabilité. Ce sont nos objectifs fondamentaux, ceux pour lesquels nous travaillons chaque jour. La sûreté est clairement la priorité absolue. Mais la fiabilité, au sens de sécurité d’approvisionnement – c’est-à-dire de capacité à fournir de l’électricité en continu –, revêt aussi une grande importance. Et bien sûr, la rentabilité joue également un rôle. Nous devons montrer que nous pouvons produire de l’électricité non seulement en toute sécurité, mais aussi de manière efficace sur le plan économique.
Sur le plan personnel, quel est l’aspect de la direction d’une centrale nucléaire qui vous captive le plus?
Diriger une centrale nucléaire est une tâche à la fois passionnante et stimulante. Bien entendu, c’est aussi une nouvelle étape dans ma carrière. Mais ce qui me captive le plus, c’est le travail avec l’équipe. Nous avons ici une équipe hautement qualifiée et très investie, et la diriger est vraiment quelque chose de particulier. À ce poste, on a une vue d’ensemble de toute la centrale: les questions techniques, le personnel, l’organisation, tout se rejoint. Et c’est précisément la convergence de tous ces facteurs, qui fait qu’au final tout fonctionne, que je trouve passionnante.
Y a-t-il eu un moment dans votre carrière qui a particulièrement marqué votre vision de l’énergie nucléaire?
Ce moment marquant n’était pas directement lié à l’énergie nucléaire. J’ai vécu en Afrique du Sud ce qu’on appelle les «rolling blackouts», c’est-à-dire des coupures d’électricité planifiées et tournantes. On se rend alors très vite compte à quel point l’électricité est essentielle et combien il est difficile de s’en passer, ne serait-ce que temporairement. Cela m’a clairement montré l’importance d’un approvisionnement électrique stable et donc de la fiabilité de nos centrales.
Vous êtes responsable de la centrale nucléaire la plus puissante de Suisse. Quand la conscience de cette responsabilité est-elle la plus forte dans votre quotidien?
Cette sensation est toujours présente, car on prend constamment des décisions tout en réfléchissant aux conséquences qu’elles pourraient avoir. Mais elle se fait particulièrement sentir dans des situations exceptionnelles, lorsque quelque chose ne se passe pas comme prévu ou lorsqu’on est confronté à des décisions difficiles. Je connais ce genre de situations depuis l’époque où j’étais directrice adjointe de la centrale. La différence, c’est qu’avant, il y avait toujours quelqu’un d’autre pour prendre la décision finale. Aujourd’hui, c’est moi qui la prends. Et cela se ressent. On peut même parfois en perdre le sommeil.
Comment le rapport entre sécurité, disponibilité et rentabilité influence-t-il concrètement votre style de direction?
Il faut toujours veiller à ne pas trop faire pencher la balance d’un côté ou de l’autre. Néanmoins, une chose est claire: la sûreté passe toujours en premier. En cas de doute, on opte pour la solution la plus sûre. En même temps, il est important pour moi d’avoir une équipe compétente qui me présente les différents aspects à prendre en compte. La qualité de l’information est primordiale. Et au final, nous prenons les décisions ensemble sur une base solide. La communication et la confiance sont essentielles à cet égard.
Leibstadt est synonyme de haute performance et de fiabilité. Quels sont les principaux leviers pour garantir ce niveau à long terme?
L’exploitation à long terme est un enjeu majeur. Notre objectif est d’atteindre 60 ans et au-delà. Pour cela, nous devons moderniser l’installation en permanence. De nombreux composants ont été initialement conçus pour une durée de vie de 40 ans, ce qui signifie qu’ils doivent maintenant être remplacés ou rénovés. Parallèlement, nous regardons aussi vers l’avenir: des thèmes tels que la transformation numérique et l’innovation prennent de plus en plus d’importance. Il s’agit donc de mener de front ces deux tâches: maintenir l’installation existante en bon état tout en se préparant pour l’avenir.
Quels sont les sujets qui vous occupent le plus actuellement au sein de la KKL?
La transformation numérique est sans aucun doute un thème majeur. Cela concerne d’une part les systèmes de contrôle-commande, mais aussi de nombreux processus opérationnels. Un exemple concret est le remplacement des systèmes de contrôle-commande de sûreté analogiques. À l’origine, la centrale avait été conçue avec une technologie analogique, c’est-à-dire sans commande numérique au sens où on l’entend actuellement. Aujourd’hui, nous remplaçons peu à peu ces systèmes par des solutions numériques modernes. Parallèlement, nous cherchons également à simplifier les processus et à les rendre plus efficaces.
Quels sont les développements qui sont peut-être peu visibles, mais néanmoins décisifs pour la sûreté de l’exploitation à long terme?
Il existe de nombreux projets qui ne sont guère visibles de l’extérieur, mais qui sont essentiels pour nous. C’est le cas, par exemple, du remplacement des générateurs diesel de secours ou de la modernisation des systèmes de surveillance radiologique. De plus, nous avons mis en place une gestion complète de la durée de vie des installations. Nous examinons systématiquement quels composants doivent être contrôlés ou remplacés, et à quel moment. Pour ce faire, nous nous appuyons notamment sur l’expérience accumulée à l’international. L’objectif est de maintenir l’installation à un niveau technique très élevé sur le long terme.
L’énergie nucléaire fait l’objet de nombreux débats publics. Qu’est-ce qui est souvent mal compris à ce sujet?
Je dirais que l’on sous-estime souvent la sévérité de nos normes de sûreté. Bon nombre des incidents que nous sommes tenus de signaler ne sont probablement même pas mentionnés dans d’autres secteurs. Chez nous, ils sont soumis à une obligation de déclaration, parce que nos exigences sont très élevées. Cela mène parfois à des surinterprétations, d’autant qu’il n’est pas facile d’expliquer clairement certaines questions techniques.
Quel rôle Leibstadt joue-t-elle aujourd’hui pour la sécurité d’approvisionnement de la Suisse?
Un rôle très important, surtout en hiver. Nous contribuons de manière significative à la sécurité d’approvisionnement pendant cette période. Nous en sommes bien conscients – et c’est une responsabilité qui pèse assez lourd sur nos épaules. Cela ne facilite pas les décisions lorsqu’il faut par exemple arrêter la centrale pour des raisons de sûreté. Mais la sûreté n’est jamais négociable. En même temps, nous sommes là pour approvisionner la Suisse en électricité quand personne d’autre ne peut le faire. Leibstadt fonctionne 24 heures sur 24, indépendamment de la saison et des conditions météorologiques, ce qui fait de nous l’un des piliers de l’approvisionnement en électricité du pays.
La Suisse a décidé de sortir du nucléaire, tandis qu’à l’international, l’intérêt pour l’atome renaît. Comment percevez-vous cette situation contrastée?
Il apparaît effectivement que les choses bougent au niveau international. On construit à nouveau davantage, et ce n’est pas une tendance à court terme. Pour nous, cette évolution a deux conséquences majeures: d’une part, une amélioration au niveau des chaînes d’approvisionnement et, d’autre part, un regain d’intérêt pour les emplois proposés par la branche. La fascination pour le nucléaire est de retour chez de nombreuses personnes, et nous le ressentons au quotidien.
En tant que directrice de la centrale, que souhaitez-vous accomplir – et qu’est-ce qui vous donne confiance en l’avenir?
Mon objectif est très clair: mener à bien l’exploitation à long terme de Leibstadt, c’est-à-dire 60 ans et au-delà. Je suis très confiante quant à notre capacité d’y parvenir sur le plan technique. Parallèlement, il est important de préserver le savoir-faire, ce qui est difficile si l’on s’arrête complètement tout en souhaitant redémarrer plus tard. C’est pourquoi une centrale en activité constitue toujours un pont vers l’avenir.
Diana Naidoo ...
est directrice de la centrale nucléaire de Leibstadt (KKL) depuis janvier 2026. C’est la première femme à la tête d’une centrale nucléaire en Suisse. Auparavant, elle occupait depuis l’été 2025 les fonctions d’experte senior et de directrice adjointe de l’installation.
Diplômée en physique des réacteurs (M.Sc., North- West University, Afrique du Sud), elle dispose d’une longue expérience internationale dans le domaine de l’énergie nucléaire. Elle a débuté sa carrière en Afrique du Sud dans la recherche sur le rayonnement et la théorie des réacteurs, avant de travailler notamment au développement de nouveaux concepts de réacteurs et en tant qu’ingénieure de sûreté en Belgique.
Elle travaille en Suisse depuis 2013. Après avoir débuté dans le conseil nucléaire, elle a dirigé le département Réacteur et sûreté de la centrale nucléaire de Beznau à partir de 2020 et, en 2023, elle a été nommée directrice suppléante de l’installation. De 2021 à 2024, elle a en outre été membre du Conseil d’administration de Kernkraftwerk Leibstadt AG.
«Bulletin» 2/2026
Le «Bulletin» du Forum nucléaire suisse paraît quatre fois par an. Vous y trouverez des interviews, des articles de fond, des analyses et des informations sur des manifestations organisées par les acteurs du nucléaire. Le Bulletin est envoyé en version imprimée aux membres du Forum nucléaire. Il est également disponible en>> téléchargement pour toute personne intéressée.
En tant que membre du Forum nucléaire, vous bénéficiez de nombreux avantages. Découvrez tous les avantages ici.
Auteur
Interview S.D./D.B.